Les émotions retombent à peine, les courbatures s’estompent, et les idées s’éclaircissent. Pour mon 6ᵉ dossard en trail et mon 2ᵉ ultra, je suis finisher de mon tout premier 80 km à Mont-Tremblant. Pourtant, depuis lundi, une question me ronge : dois-je vraiment écrire ce récit ?
Je ne me trouve pas spécialement de légitimité, et mes résultats n’ont rien d’exceptionnel. Mais pendant 14 heures, j’ai été projeté hors du temps. J’ai traversé des doutes, j’ai poussé mon corps vers une limite, j’ai versé des larmes au détour d’un ravito, et je me suis battu contre moi-même. Mais j’ai surtout trouvé un calme et une sérénité dans l’exécution et ce, malgré la violence de ce type d’effort.
Ces émotions méritent donc d’être partagées — même si ma pudeur vient encore me questionner au moment où j’écris ces lignes.
1. Doutes, ‘taper’ affreux et bulle de calme

Jeudi 13 août, direction Mont-Tremblant avec ma conjointe.
Je suis extrêmement stressé. Mon taper a été affreux : je ne sens aucune surcompensation après mes gros blocs d’entraînement. Même si j’ai investi un temps colossal dans ma préparation, une inquiétude me ronge sur ma capacité à affronter une telle nouveauté en termes d’effort. Heureusement, après l’installation, la nuit se passe bien.

Vendredi 14 août, au menu du matin : petit-déjeuner et direction le Community Run.
Je ne suis pas de ceux qui raffolent des ambiances pré-course et encore moins des activations des marques. Pour être honnête, je ne comprends pas trop la hype autour de ça. Ce dont j’ai besoin avant d’accomplir une telle épreuve, c’est de calme et de repos. Les mini-footings à 300 personnes où tu t’arrêtes toutes les 10 minutes pour organiser une photo de groupe ne me stimulent pas particulièrement. Mais je comprends que d’autres apprécient, il en faut pour tous les goûts !
Après quelques échanges, je vais chercher mon dossard. Ensuite retour au condo, repas, séance de cohérence cardiaque suivie d’une sieste .
En milieu d’après-midi, mon fils Steve arrive. C’est lui qui assurera mon assistance à mi-parcours. Ma conjointe Nicole, elle marchera jusqu’au Pic White pour me voir passer lors du 3ᵉ ravitaillement de l’épreuve et m’encourager.
Steve, me sachant anxieux à quelques heures du départ me fera un coaching mental à coup d’esprit Shōnen Manga et Nicole prendra soin de l’intendance en veillant à tous les petits détails et en s’assurant que je n’oublie rien et que je ne laisse pas le stress me faire commettre des bêtises qui seraient pénalisantes durant la course.
Avoir sa famille à ses côtés dans ces moments-là est plus qu’inestimable, et savoir que je vais les croiser à des points clés est incroyablement rassurant.


Ne connaissant vraiment pas mon potentiel, ni comment mon corps va réagir sur cette distance, nous avions convenu avec mon coach de ne pas fixer d’objectif chrono strict, mais plutôt de viser la ligne d’arrivée en exécutant la course le mieux possible. C’est un sentiment étrange de me retrouver à nouveau « débutant » dans un sport que je pratique depuis 20 ans — alors que sur un marathon, je suis bien plus à l’aise pour me fixer des objectifs concrets. Dans cette logique, j’ai établi une grille de temps de passage à chaque ravitaillement afin de leur permettre d’organiser leurs déplacements.
2. 05h00 – 07h08 | L’envolée prudente (pas assez !) et les premiers signaux de l’estomac
- Ravito Lac Gauthier (Km 11,5) : Arrivée à 06h24 (Plan optimiste : 06h35)
- Ravito Domaine Saint-Bernard (Km 17,5) : Arrivée à 07h08 (Plan optimiste. : 07h28)

5h00 du matin. Nicole a joué son rôle de taxi pour me déposer. Alors qu’elle n’a pas totalement pu faire sa nuit à cause des préparatifs, le silence est présent dans la voiture. Je ne suis pas très loquace, déjà dans ma course depuis mon réveil vers 3h du matin.
Ce que j’aime avant une course, c’est avoir le temps de me lever, de manger, de me raser et de prendre une bonne douche. Comme pour être à la hauteur du rendez-vous qui m’attend, je veux me présenter sous mon meilleur jour pour faire honneur au privilège que j’ai d’être sur cette ligne de départ.
La température et l’ambiance sont parfaites. Je me sens très bien reposé, et alors que la nuit touche à sa fin, le départ est donné.
Je me suis volontairement positionné vers le fond du sas. Pas question de partir vite : il ne faut surtout pas se brûler dans la première partie. Les 28 premiers kilomètres sont relativement plats et non techniques, l’erreur serait facile. Je me freine, je calme le jeu et je trouve tranquillement mon rythme. Ne sachant pas exactement quel niveau d’effort donner, je me jauge et j’ajuste. Autour de moi, beaucoup parlent et rigolent. Moi, je suis dans ma bulle. Pas très bête sociale par excellence, je n’interagis pas. Je plonge en moi-même : rester calme, rester lucide malgré la fatigue qui finira par me frapper.
Arrivée au Lac Gauthier à 6h24. C’est 11 minutes plus rapide que mon estimation la plus optimiste. Ça m’inquiète un peu. C’est un point d’eau mineur, mais je décide de remplir mes flasques pour éviter les embouteillages du prochain ravitaillement juste avant la première vraie difficulté. Sur ce tronçon, j’ai pris une compote… et mon estomac n’est déjà pas top. Je sens quelques douleurs. Je n’aime pas ça.
En route vers le Domaine Saint-Bernard, 6 km plus loin. Les chemins sont faciles, roulants. Je fais tout pour garder une allure lente et je garde un œil sur ma fréquence cardiaque pour ne pas déraper. Le Domaine arrive. Mon ventre reste bizarre. Je tente un arrêt aux toilettes pendant 5 bonnes minutes. L’évacuation se fait, je me dis : « Chouette, problème réglé ! » Je file au ravito, avale un morceau de pastèque, un bout de gaufre et je repars.
J’ai désormais 20 minutes d’avance sur mon plan le plus rapide. Je n’aime toujours pas être en avance…
3. 07h08 – 10h56 | La montagne, ravitaillement et roulade
- Ravito Pic White (Km 32) : Arrivée à 09h21 (Plan optimiste : 10h05)
- Ravito Base Nord – Mi-course (Km 40) : Arrivée à 10h56 (Plan optimiste. : 11h48)
Devant moi se dresse la première grosse difficulté : plus de 900 m de D+ sur les 15 prochains kilomètres.
Malgré mon passage aux toilettes que je croyais salvateur, mon estomac râle encore. Ce n’est pas hyper handicapant, mais ce n’est vraiment pas agréable. Sur ce tronçon, la consigne est claire : rester lucide et forcer l’alimentation. J’ai encore du jus, mais si je ne m’alimente pas maintenant, je vais le payer très cher plus tard. En poussant un peu, je réussis à faire passer quelques gels, une compote et de la boisson glucidique. Rien n’est perdu, mais ce n’est pas top !

La météo reste excellente. Nous sommes bien protégés sous le couvert des arbres, sauf sur la portion finale en piste de ski qui mène au Pic White. Normalement, Nicole doit m’y rejoindre en marchant. Mais avec mes 44 minutes d’avance sur le timing le plus optimiste, je sais que c’est mort : je ne la verrai pas ici. Tant pis, je sais que je retrouverai Steve à la Base Nord.
Entrée dans le ravitaillement du Pic White à 9h21 (4h21 de course). Mon ventre refuse les solides. Je bascule sur du Coca et un peu de pastèque. Malgré tout, mon état général est bon, les jambes répondent bien et aucune crampe à l’horizon. Je me concentre sur l’hydratation.
C’est parti pour la première vraie descente vers la mi-course via le sentier technique. Mes jambes sont là, mais je décide d’être économe pour ne pas hypothéquer mes quadriceps. Le vrai problème reste de mâcher et d’avaler : chaque bouchée prend une éternité, et je dois parfois recracher.
Sur le chemin plus roulant qui suit, je déroule. Mon ventre gargouille. C’est à ce moment précis que je fais ma première et unique chute de la journée en accrochant un caillou. Je ne sais par quel miracle, ma chute se transforme en une parfaite roulade avant et je me retrouve debout dans la foulée ! Alerte sans frais. Comme me dit souvent mon bro Pat : « Lève les pattes ! » Concentration maximale.
Arrivée à la Base Nord (mi-course) à 10h56, avec 52 minutes d’avance sur le plan optimiste. Steve est là ! Quel soulagement. Il sort mes affaires du sac, on s’installe à une table. En voyant mes stocks de gels et de compotes quasiment intacts, il comprend tout de suite la situation. On avait prévu du riz. Je prends le temps de me changer, de me sécher. Je m’assois, prends deux petites cuillères de riz… Impossible. Je mâche, mais mon corps refuse d’avaler.
Dans un coin de ma tête, une petite voix s’inquiète : je vais attaquer la section que je redoutais le plus, celle que j’avais trouvée très dure lors de mes reconnaissances. Après 20 minutes d’arrêt, je repars avec une dette nutritionnelle.
4. 10h56 – 14h47 | Territoire inconnu, mur et émotions
- Ravito Edge (Km 48) : Arrivée à 13h18 (Plan opt. : 13h53)
- Ravito Nansen (Km 54) : Arrivée à 14h47 (Plan opt. : 15h12)
6 heures de course. Je rentre dans une zone temporelle et physique que je n’ai jamais explorée. C’est ici que la vraie course commence.
Le début de la section vers Edge se passe bien. L’organisation a fait un travail de balisage et de débroussaillage incroyable, ce qui balaye mes craintes. Puis arrivent les monstrueux pourcentages : des murs à 25–30 % de pente. Ils me frappent exactement au moment où mon manque de glucides atteint son sommet. Je me rappelle un kilomètre interminable parcouru en 19 minutes. Putain, chaque centimètre est tellement exigeant, ça ne finira jamais !
Je bascule mon cerveau en mode survie : « Fixe-toi juste le prochain kilomètre. Il y a un an, tu as fait 51 km en 8h19, tu es largement capable de le faire. Avance. »
Après deux kilomètres d’agonie entre 18 et 19 min/km, je passe la barre des 8 heures de course et 52 km — une barrière tombe. Je rejoins enfin le chemin vers Johannsen puis Edge. Arrivée à 13h18. La nourriture ne passe toujours pas, je me maintiens sous perfusion de Coca et de boisson d’effort.
Direction Nansen. Dans ma tête, je me doute, surtout j’espère, que ma conjointe m’y attend, elle qui avait manqué le passage au Pic White. Je franchis le cap de ma plus longue durée d’effort jamais réalisée.
14h47. J’approche du ravito de Nansen. Au loin, la musique et les voix montent. Je relève la tête et, au détour du virage, je vois Nicole et Steve.

L’onde de choc émotionnelle est instantanée. Les larmes me montent aux yeux.
C’est un bienfait indescriptible. Pendant quelques minutes, la fatigue s’évapore, mon mal de ventre disparaît, tout va bien. Steve me presse doucement de manger. (Il me confiera bien plus tard qu’entre le ravito de la mi-course et celui-ci, il me voyait fondre à vue d’œil — pour l’anecdote, j’ai perdu presque 6 kg sur la course).
Nicole me parle, me rassure, et Steve me conseille de ralentir pour laisser une chance à mon estomac de mieux fonctionner. Je lui réponds en souriant :
« Si je ralentis maintenant, c’est que je m’arrête ! »
Après ces quelques minutes de pure énergie familiale, je repars au combat.
5. 14h47 – 18h58 | La facture, le combat mental et le Sub-14
- Ravito Edge 2 (Km 60) : Arrivée à 16h02 (Plan opt. : 16h31)
- Ravito Base Nord 2 (Km 68) : Arrivée à 16h51 (Plan opt. : 17h15)
- Dernière ascension Sommet (Km 73) : Passage à 17h57
- Ligne d’arrivée – Village Tremblant (Km 80) : Arrivée à 18h58 (Plan opt. : 19h15)
La section vers Edge 2 se déroule plutôt bien. Arrivée à 16h02. Je me projette déjà sur la suite : retour à la Base Nord au kilomètre 68, puis il ne restera « que » 12 kilomètres. Dans mon esprit, il n’y a plus aucun doute : je vais la franchir, cette ligne d’arrivée.
Mais la descente vers la Base Nord est brutale. Mon corps et mes quadriceps sont au bout de leur vie. Arrivée à la Base Nord (2ᵉ passage) à 16h51, après près de 12 heures d’effort.
Je bois un peu et m’attaque immédiatement à la dernière ascension. Elle est violente, interminable. Il me faudra 1h05 pour venir à bout de ces 4,9 km et 550 m de D+. Je l’avais faite partiellement en reconnaissance, et j’ai maudit ce parcours cent fois. Mes muscles ne veulent plus rien savoir. Poussant sur mes bâtons avec les bras, je titube dans la montée.
Rassemblant le peu d’énergie qu’il me reste, j’atteins enfin le sommet à 17h57. Le soleil est couchant, l’étendue verte devant moi est féérique. Je me délecte de ce paysage quelques secondes avant de plonger dans le dernier tronçon.
Ce final est un calvaire. La portion technique me détruit le corps, puis les pentes de ski très abruptes transforment chaque pas en une onde de choc brutale. J’essaie de courir, mais les jambes ne répondent plus. C’est clairement l’heure de payer la facture nutritionnelle des heures précédentes, ainsi qu’un départ peut-être un poil trop rapide, et le prix est élevé.
Plusieurs coureurs me doublent. Je ne peux pas lutter. C’est une sensation de frustration immense. Je baisse la tête, je porte mon fardeau et j’avance. C’est dans cette descente que je perds, sans vraiment le savoir, ma 3ᵉ place par catégorie d’âge. Mais, à mi-chemin de cette dernière descente, deux fils se connectent dans mon cerveau : « Attends… Je peux faire sub-14h ! Mais il me reste très peu de temps. Alors tais-toi et essaie de courir, tu DOIS le faire ! »
Cette prise de conscience arrive au moment où le sentier devient plus roulant. Je relance en trottinant. Les secondes défilent. Le village apparaît. Je vois le panneau des 800 derniers mètres et la portion d’asphalte en descente. Il est un peu moins de 19h. Il y a une foule incroyable sur les bords, les enfants tendent leurs mains, je les tape au passage.
Dernier virage. Je vois Nicole, je veux ce sub-14, alors je m’arrête à peine pour l’embrasser, puis je lève les bras vers le ciel. L’arche d’arrivée est là.
L’horloge affiche 18h58 (temps officiel : 13h58:53).
C’est fait !

Je referme le livre de cet ultra, et bien que je sois fier d’avoir terminé, il me reste tout de même des frustrations que je vais devoir transformer en points d’amélioration pour le futur.
Pour en résumer quelques-uns, je pense à la gestion de mes ravitos, mon pacing sur un parcours de ce type, ne pas me laisser endormir par la durée et rester au combat pour aller chercher les minutes là où je peux tout en me préservant de la fatigue, garder cet esprit de compétition tout du long, et mieux gérer l’absorption de glucides.
C’est maintenant quelques jours de repos avant de reprendre l’entraînement progressivement et de débuter ce long travail, avec probablement un dossard sur une distance plus courte pour fêter l’automne, puis affronter l’hiver pour décider de quoi sera fait 2027 et revenir encore plus fort.
Il me reste quelques années pour atteindre mon objectif final ; d’ici là, mon corps doit continuer son adaptation, et je dois être patient, lui laisser le temps qu’il faut et surtout ne pas me blesser.
En espérant que vous trouverez dans ce retour d’expérience autant d’émotions que ce que j’ai vécu, et en vous souhaitant d’avoir le privilège de vivre cela un jour !
N’hésitez pas à me laisser des commentaires ou des questions si vous voulez, je me ferai un plaisir de vous répondre et d’échanger avec vous.
Merci à Nicole et Steve d’avoir été là, à ma famille en général, et à mes ami.es de m’encourager chaque jour.

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